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Guerre Souterraine & Innovations Techniques

V.1 Une vie de taupe

Les recherches archéologiques témoignent de la préoccupation constante des combattants de se soustraire aux effets dévastateurs d'une artillerie toujours plus active et plus puissante. Aux premiers abris imparfaits, protégés par quelques troncs d'arbres, succèdent des aménagements de plus en plus profondément enfouis et souvent très soigneusement construits. Les combattants se muent en terrassiers et en mineurs, acheminant en première ligne d'énormes quantités de madriers, de boisages, de béton et de tôles métalliques. Ce monde souterrain protecteur est très rapidement rattrapé par la mort et la désolation puisque les unités du génie de chaque bord se lancent dans une guerre des mines, encore plus terrifiante que les combats en surface.

Image Soldats dans un abri souterrain - Fonds documentaire Alain Jacques
Image Escalier d'accès à un abri souterrain profond... - Photo allemande. Fonds documentaire Alain Jacques
Image Soldat dans un abri souterrain. - Fonds documentaire Alain Jacques
Image Construction d'un blockhaus de la ligne... - Photo allemande. Fonds documentaire Alain Jacques
Image Construction d'un blockhaus de la ligne... - Photo allemande. Fonds documentaire Alain Jacques
V.1.1 Les cantonnements souterrains d'Arras

Les carrières d’Arras se sont révélées être un atout majeur dans la préparation de la bataille d’Arras, programmée pour le 9 avril 1917. Les travaux d’aménagement, confiés aux tunneliers néo-zélandais, permettent aux troupes britanniques de surgir à quelques mètres des lignes allemandes. Le journal de marche de cette unité est précieux pour comprendre l’aménagement des carrières dans lesquelles sont aménagées des cuisines et des antennes médicales. L’approvisionnement en eau est assuré par des canalisations ou des puits. Les latrines pour officiers et hommes du rang sont installées dans chaque salle. Sans satisfaire pleinement aux règles sanitaires en usage dans l’armée anglaise pour l’installation d’un campement provisoire, les carrières d’Arras offraient cependant une grande sécurité malgré la proximité du front et un relatif confort aux hommes avant leur montée aux lignes.

Il s'agit des plus importants travaux souterrains réalisés par l'armée britannique dans ce domaine. Le 3 avril 1917, un premier bataillon utilise les galeries et passe de la Grand’Place d'Arras aux carrières du quartier Saint-Sauveur. Les troupes britanniques vont alors se relayer dans cet immense abri. Les milliers de graffitis et de dessins qu'elles y laissent nous renseignent sur l’état d’esprit qui régnait en ces lieux à la veille des combats et sur l’organisation de ces souterrains capables d’accueillir plus de 24 000 hommes, soit l’équivalent de la population de la ville d’Arras à la veille du premier conflit mondial.

Image Énigmatique masque en ronde-bosse dans les... - Service archéologique d'Arras
Image Éléphant dessiné sur la paroi des souterrains... - Service archéologique d'Arras
Image Croix sculptée dans les souterrains... - Service archéologique d'Arras
Image De très nombreux panneaux indicateurs,... - Service archéologique d'Arras
Image Des panneaux indicateurs, soigneusement... - Service archéologique d'Arras
Image Les mineurs britanniques puis néo-zélandais ont... - Service archéologique d'Arras
V.1.2 La guerre des mines

Dans la plupart des cas, les règles de sécurité empêchent les archéologues d'aller très loin dans l'exploration des réseaux souterrains. Mais dans de rares occasions, l'accès à ce monde oublié reste possible et réserve bien des surprises, qui éclairent d'un jour nouveau cette guerre des mines, élément majeur pourtant méconnu des combats de la Grande Guerre.

Les bénévoles britanniques du "Durand Group" ont exploré les réseaux souterrains courant sous les immenses cratères de mines de Vimy (Pas-de-Calais). C'est à cet endroit que pendant trois ans, de 1915 à 1917, sapeurs français puis britanniques ont affronté les pionniers allemands en creusant un très vaste réseau de galeries de mines sous les lignes ennemies. L'objectif était d'y installer des fourneaux bourrés d'explosifs pour pulvériser les tranchées adverses. En avril 1917, la progression rapide des troupes canadiennes lors de la bataille d'Arras place ce secteur en seconde ligne de front et entraîne l'abandon immédiat de ces travaux de sape et la condamnation des accès aux tunnels, laissant intact les conduits de ventilation, les lignes électriques, les camouflets destinés à briser la progression ennemie, les graffitis de mineurs et même les fourneaux de mine encore garnis de leurs sacs d'explosifs.

Image Mineur allemand au fond d'une galerie souterraine. - Fonds documentaire Alain Jacques
Image Creusement d'une galerie allemande. Pionniers... - Photo allemande. Fonds documentaire Alain Jacques
Image Vue aérienne du cratère de mine "Lochnagar", à... - Cl. Roger Agache. Ministère de la Culture et de la Communication
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V.2 De nouvelles armes

La Grande Guerre, quand elle commence à s’enliser dans les tranchées, voit réapparaître d’anciennes formes de combat héritées de la guerre de siège telle qu’elle se pratiquait au temps de Vauban (XVIIe et XVIIIe siècles). Mais elle devient aussi rapidement un formidable accélérateur d’innovations : développement de l’aviation et de la guerre aérienne, guerre navale sous-marine, accroissement exponentiel de l’artillerie lourde. Certaines de ces innovations, souvent farfelues ou inadaptées comme le Dragon de la Somme, n’iront pas au-delà de quelques expérimentations. D’autres, notamment celles qui peuvent permettre de s’extraire de la guerre des tranchées et renouer avec la guerre de mouvement, connaîtront un développement exceptionnel, comme les chars de combat.

Image Reconstitution d'un avion allemand Fokker Dr.I... - Cl. Éric Marchal. Association la Main de Massiges
Image Reconstitution d'un avion allemand Fokker Dr.I... - Cl. Éric Marchal. Association la Main de Massiges
V.2.1 Le Dragon de la Somme

En mai 2010, historiens et archéologues (Peter Barton, Dr Iain Banks et Dr Tony Pollard de l'université de Glasgow) explorèrent les tranchées britanniques du village de Mametz (Somme) à la recherche d'une arme terrible et rare : le lance-flamme Livens. Cette arme de 20 m de long pesait 2,5 tonnes. Une équipe de sept hommes était nécessaire pour manipuler cet engin terrible, qui pouvait projeter un jet d'essence enflammé à plus de 100 m dans et au-dessus des tranchées allemandes. Il fallait 200 soldats pour transporter les milliers de pièces détachées la constituant. Le Dragon était installé dans un tunnel spécialement aménagé pour lui sous la ligne de front. Un maximum de trois salves de dix secondes permettaient d'ouvrir une brèche dans les lignes allemandes pour que les troupes britanniques puissent avancer.

Les archives indiquent que le matin du 28 juin 1916, un lance-flamme Livens avait été transporté sous terre lorsqu'un obus de lourd calibre détruisit l'entrée de la galerie. L'équipe de recherche souhaitait localiser précisément le site et le fouiller. Un projet d'archéologie expérimentale a été monté en lien avec le corps des Royal Engineers pour construire une réplique de cette arme dont un exemplaire a été réalisé par les apprentis des CFAI (centre de formation et d’apprentissage industriel) de la Somme et de l’Aisne, BTP-CFA, et du lycée Jean Racine, dans le cadre d’un partenariat avec l’Historial de la Grande Guerre. Une exposition, " Breathing Fire. Le Dragon de la Somme", a été présentée à l'Historial de la Grande Guerre sur ce thème en 2011.

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Dessin du projecteur Livens.

- Andy Gammon
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Vue aérienne des recherches archéologiques... -

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Capitaine Frederick William Livens RE –... -

V.2.2 Le char de Flesquières

Philippe Gorczynski, passionné de la Grande Guerre et collectionneur, s'intéressait aux chars engagés pour la première fois en masse lors de la bataille de Cambrai (20 novembre - 7 décembre 1917). Une recherche documentaire minutieuse lui a permis de localiser un char à 10 km au sud-ouest de Cambrai, sur la commune de Flesquières (Nord). La tradition locale voulait qu'un char ait été poussé dans une énorme fosse, initialement destinée à accueillir un blockhaus de la ligne Hindenburg. À partir de photos aériennes, Philippe Gorczynski parvient à localiser précisément la fosse en question. Mais quel était l'état de conservation de ce char ?

En novembre 1998, le service régional de l'archéologie et le service archéologique de la ville d'Arras ont apporté leur soutien technique à la réalisation d'un sondage préliminaire, puis au dégagement du char. Le blindé de type "Mark IV female" est quasiment complet, à l'exception de l'avant-droit et d'une partie des pièces mécaniques. L'étude des archives a permis d'identifier le tank comme étant le D. 51 "Deborah" de la Tank Corps britannique. La présence de tôles sur toutes les ouvertures laisse supposer que le char avait ensuite servi d'abri enterré. Son dégagement complet a duré quatre jours, du 17 au 20 novembre 1998. Entièrement financé par Philippe Gorczynski, le char est actuellement présenté à Flesquières. Il a été classé monument historique le 14 septembre 1999.

Diaporama Le char britannique D.51 "Deborah" de la Tank... - Cl. Jean-Marie Patin. Ministère de la Culture et de la Communication
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Plan et coupes du char britannique D. 51 ... - Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication

Image Le profil avant droit du... - Fonds documentaire Philippe Gorczynski et Tank Museum de Bovington
Image Vue du char britannique D.... - Fonds documentaire Philippe Gorczynski et Tank Museum de Bovington
V.2.3 Le terrain d'aviation de Châtelet-sur-Retourne

Sur la commune de Châtelet-sur-Retourne, située en bordure sud du département des Ardennes, dans la vallée de La Retourne, à mi-chemin de Reims et Rethel, les recherches archéologiques préventives réalisées en périphérie est de la ville, ont permis de mettre au jour un grand nombre de vestiges : blockhaus, casemate à munitions et fosses organisées correspondant à des restes de bâtiments. Ces vestiges et les objets mis au jour permettent de confirmer la présence d’un camp d’aviation de la Première Guerre.

Châtelet-sur-Retourne est connue pour avoir été un important cantonnement allemand durant la Première Guerre mondiale. L’extrait de carte du Canevas de Tir du 28 aout 1918 de Warmeriville permet de vérifier la présence d’une forte occupation militaire sur la commune. En effet, d’après le document, Châtelet-sur-Retourne possédait un hôpital militaire, divers bâtiments non identifiables et un aérodrome. Rappelons qu’en 2001, un important stock de munitions avait été mis au jour par les archéologues (près de 8000 obus), qui justifia l’évacuation de la commune. Sa situation géographique, à un croisement ferroviaire et à proximité des lignes de front, fait de la ville un point stratégique sur les lignes arrières.

Diaporama Objets et vestiges découverts lors des... - Inrap
Image Photographie aérienne du camp d'aviation de... - Fonds documentaire J.-P. Létang
Image Localisation de l’opération de recherche... - Ministère de la Défense
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Plan des recherches archéologiques... - Inrap

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V.3 La guerre sur mer

Au cours de la Grande Guerre, près de 10 000 bateaux militaires, marchands ou de pêche ont été envoyés par le fond. Longtemps négligé par les spécialistes, historiens et archéologues, ce patrimoine immergé, riche d’informations, a beaucoup souffert au cours du siècle écoulé par suite des travaux d’arasement, de ferraillages industriels et de prélèvements clandestins dont il a été la cible. Dans les années 1980, les archéologues du DRASSM (Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines) ont toutefois débuté l’inventaire, organisé la protection et amorcé l’étude de certaines de ces épaves.

V.3.1 Une guerre navale oubliée, un patrimoine négligé

Si le patrimoine sous-marin de la Grande Guerre reste encore partiellement méconnu, le récolement des données conduit depuis 30 ans par le DRASSM a notablement contribué à lever le voile sur cet héritage oublié. Deux facteurs y ont concouru. D’une part, le DRASSM a continûment bénéficié de l’appui et des informations d’un grand nombre de plongeurs sportifs qui, depuis longtemps déjà, s’étaient préoccupés de localiser et d’identifier les épaves de la Grande Guerre. D’autre part, ce travail d’inventaire a suscité une lente prise de conscience de l’importance historique et mémorielle de ce patrimoine, de sorte que la communauté des plongeurs a elle-même œuvré à sa protection, ce qui a entraîné une diminution significative des pillages.

Le chiffre considérable des pertes maritimes enregistrées au cours de la Première Guerre mondiale, près de 10 000 navires, est la conséquence directe de l’usage croissant au cours du conflit de l’arme sous-marine : sous-marins et mines. Près de 7 000 bateaux furent ainsi coulés par des sous-marins durant la Grande Guerre, dont 2 000 dans les eaux territoriales françaises. Les sous-marins eux-mêmes ne furent d’ailleurs pas épargnés puisque la majorité d’entre eux ont disparu au cours de la guerre.

En dépit des mesures de protection qui se sont renforcées d’année en année, ce patrimoine reste fragile, car il est directement menacé par la corrosion marine, les engins de pêche ou le développement des aménagements littoraux.

V.3.2 Le Danton, 1917

Cuirassé français construit à Brest entre 1906 et 1911, le Danton a été torpillé par le sous-marin allemand U-64, en mars 1917, au sud de la Sardaigne. Son épave a été localisée le 18 janvier 2008, par plus de 1 000 m de fond, à l’occasion d’une campagne de prospection électronique conduite à la demande de la société Galsi, préalablement à la pose d’un pipeline gazier entre l’Algérie et l’Italie. Lors des plongées de contrôle qui ont suivi, l’épave est apparue dans un remarquable état de conservation, au point que son identification n’a guère posé problème.

Le Danton fut le premier et l’unité éponyme d’une série de six cuirassés de type dit « semi-Dreadnought ». Construit en fer et en acier blindés, il fut aussi le premier navire français à bénéficier d’un moteur à turbines. Basé en Méditerranée, le Danton, escorté par le torpilleur la Massue, appareilla de Toulon le 18 mars 1917 pour l’île de Corfou. Averti par les services secrets d’une présence ennemie sur sa route, le commandant du Danton, le capitaine de vaisseau Delage, prit les précautions nécessaires, mais il ne put éviter le lendemain, à 13h17, les deux torpilles tirées par le sous-marin allemand U-64. Touché au tiers avant, au niveau de la cambuse et du compartiment de commande de la tourelle de 305, et sur le flanc, au niveau de la chaufferie, le Danton allait couler en moins de 30 min. Un tiers de son équipage ne put échapper au naufrage, non plus d’ailleurs qu’un grand nombre de ses officiers qui, à l’image du commandant Delage, refusèrent d’abandonner le navire et demeurèrent à la passerelle. 296 hommes allaient ainsi disparaître avec le navire.

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Marine de Guerre. Le cuirassé "Danton",... - D.R.

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Cuirassé le Danton, torpillé et s'inclinant... - Gallica.bnf.fr / Bilbilothèque nationale de France

V.3.3 Le sous-marin U-95, 1918

Dans les années 1960, une première tentative pour retrouver l’épave du U-Boot U-95 resta vaine. Les recherches reprirent en 1985, sous la direction d’Alain Richard. Avec son équipe de plongeurs, il localisa l’épave supposée du U-95 à 9 milles nautiques d’Hardelot, sur la côte d’Opale, dans le Pas-de-Calais. Coulée en 1918, l’épave repose sur sa quille par 40 m de fond. En dépit de quelques dégradations liées à la pêche, intensive dans cette zone, l’état de conservation du U-Boot semble excellent. Les écoutilles sont encore fermées.

De 1990 à 1997, différents relevés ont permis d’identifier des éléments caractéristiques du sous-marin : quatre tubes à torpilles, un canon de 105 mm, une tourelle conique à deux périscopes et un canon de 88 mm. La comparaison de ces données avec les archives a permis d’identifier formellement l’épave comme celle du U-95.

Commandée par Athalwin Prinz, le U-95 a été lancé à Kiel le 20 janvier 1917. Il mesurait 72 m de long et son moteur diesel de 2400 chevaux lui permettait d’atteindre 16,8 nœuds en surface et 8,6 nœuds en plongée. Le sous-marin a disparu en janvier 1918, sans doute entre le 19 et le 20, au retour de sa cinquième mission. On suppose qu’il fut la victime d’une mine ou du dysfonctionnement de l’une de ses torpilles. Les corps de ses 43 membres d’équipage sont aujourd’hui encore prisonniers de l’épave.

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Détail du sous-marin U-95, 1918.

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Le dessin fait en plongée permet de voir de... -

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Canon avant du sous-marin allemand U-95,... - © Nicolas Job / Agence des aires marines protégées

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Périscope du sous-marin allemand U-95, lancé... - © Nicolas Job / Agence des aires marines protégées

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Chalut coincé dans l'épave du sous-marin... - © Nicolas Job / Agence des aires marines protégées

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Intérieur du sous-marin allemand U-95, lancé... - © Nicolas Job / Agence des aires marines protégées