IV
Mort Quotidienne

IV.1 L’archéologie, reflet d'une boucherie sans nom

« Non, votre martyre n'est pas fini, mes camarades, et le fer vous blessera encore quand la bêche du paysan fouillera votre tombe. » Roland Dorgelès, Artois, 1915.

Nombre des soldats tués lors de ce conflit n’ont pas de sépulture connue. Chaque année, plus d’une dizaine de corps de combattants sont ainsi retrouvés par les archéologues. Alors même que la Grande Guerre est le premier conflit où l’on essaiera de donner une sépulture individuelle et d’identifier les défunts, l’importance des pertes rendront ces efforts dérisoires. Confrontés à la « gestion » de cette effroyable boucherie, les belligérants seront dépassés par les événements et l’imprécision des statistiques des morts, disparus, blessés en est le reflet le plus flagrant, un siècle plus tard.

Image Vue d'ensemble de la sépulture d'urgence dans... - Cl. Michel Signolli. CNRS
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La tombe des Grimsby Chums, dans la ZAC... - Cl. Gilles Prilaux. Inrap

IV.1.1 Près de 700 000 disparus

Les chiffres concernant les troupes du Commonwealth sont très précis, car les corps de combattants retrouvés bénéficient d'une tombe individuelle à proximité immédiate du lieu où ils sont tombés, ce qui permet d'évaluer le nombre de soldats dont le corps n'a jamais été retrouvé. Toutes nationalités confondues, 640 000 soldats du Commonwealth sont tombés sur le front Ouest. 520 000 sépultures étant recensées dans les cimetières entretenus par la Commonwealth War Graves Commission, 120 000 combattants n'ont donc pas de tombe connue, soit environ 20 % de l'ensemble des tués et disparus. Cette proportion appliquée aux autres belligérants : France (1 300 000 morts), Belgique (38 200 morts), États-Unis (52 000 morts), Allemagne (1 490 000 morts) représente donc près de 700 000 corps disséminés sur les lignes du front ouest sur un total de 3 500 000 tués.

Image Inventaire britannique des sépultures. À l... - Document Peter Barton avec l'aimable autorisation de l'Imperial War Museum
Image Nécropole nationale de la ferme de Suippes ... - Cl. Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication
IV.1.2 Exemples types de « sépultures »

Depuis le début des années 1990, les archéologues ont été amenés à fouiller de très nombreux corps de combattants restés sur les zones de front. Leur intervention, le plus souvent faite au départ par respect pour ces hommes, s’est peu à peu inscrite dans une démarche plus scientifique afin de mieux comprendre et renseigner dans le détail l’ultime étape de l’histoire de ces soldats portés disparus. Force est de constater que malgré la multiplication de ces fouilles, chaque intervention est en soi un cas unique, résultat de la conjonction de multiples facteurs réunis de manière aléatoire en ces temps de violence et d’urgence absolues. Mais il est cependant possible d’esquisser quelques grandes lignes dans cette juxtaposition de destins individuels.

Tout d’abord, on retrouvera la trace de ces corps disloqués et perdus que la littérature combattante cite assez souvent. Les découvertes vont de quelques fragments de squelettes dégagés à la surface d’une tranchée où plus rarement réunis dans une fosse, au soldat disparu « corps et biens » avec tout son équipement dans un trou d’obus ou au fond d’une tranchée. Ici pas de geste funéraire, l’ensevelissement est totalement fortuit, mais en revanche l’étude des équipements portés par les soldats retrouvés permet de restituer une image très détaillée de ces combattants (composition de la tenue, objets personnels).

À l’inverse, les soldats qui ont pu bénéficier d’une inhumation, simple ou multiple, sont souvent déséquipés avant leur enterrement et leurs objets personnels récupérés. Ils présentent donc une « image » plus floue, mais il est quelquefois possible d’observer d’éventuelles pratiques funéraires mettant en avant des liens d’amitié ou de camaraderie, notamment lors d’une inhumation en fosse commune où ce geste se répétera et sera plus facilement observable. Il est aussi possible de retrouver des tombes totalement vides ou presque, reflet des très nombreuses exhumations réalisées sur les champs de bataille dans l’immédiat après-guerre.

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Fouille du corps d'un soldat français.... - Cl. Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication

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Fouille de sépultures de soldats allemands.... - Cl. Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication

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Fouille d'une petite tranchée. Les... - Cl. Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication

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Fouille de sépultures de soldats allemands.... - Cl. Gautier Basset. Ministère de la Culture et de la Communication

IV.1.3 Enterrer ses morts

Si les règlements militaires du début du XXe siècle précisaient dans leurs grandes lignes les consignes à suivre pour l’inhumation des soldats, les hécatombes en rase campagne de l’été 1914, puis le caractère très particulier de la guerre de tranchées rendirent ces préconisations inopérantes. Enterrer ses morts, souvent en très grand nombre, mais aussi les morts ennemis tout aussi nombreux, sera dans la majorité des cas une gageure, à traiter dans l’urgence la plus extrême ne serait-ce que pour des questions d’hygiène.

Les inhumations retrouvées par les archéologues et notamment les fosses communes permettent, par leur fouille minutieuse, de mieux comprendre les difficultés alors rencontrées par les combattants de toutes nationalités, et de préciser les solutions apportées. En premier lieu, le corps de l’ennemi n’est pas traité avec la même attention que celle apportée à l’inhumation du corps d’un concitoyen. L’attention est d’autant plus grande s’il s’agit d’un compagnon de combat. Mais tout est relatif et fonction des circonstances rencontrées localement. Un ennemi bénéficiera d’une inhumation en règle si le secteur est calme et les corps des compagnons de combat seront emportés à l’arrière dans un cimetière organisé. À l’inverse, lors de combats intenses on ne cherchera qu’à se débarrasser le plus rapidement possible des corps, quelle que soit leur nationalité, et ceux-ci finiront enterrés à la hâte dans le parapet de la tranchée. Aucune règle générale car chaque découverte de corps par les archéologues ne renseigne qu’un événement bien particulier, pour lequel de nombreux facteurs interfèrent. Ainsi, l’étude de quelques tombes, pourtant réalisées en première ligne de front lors d’une offensive majeure, montrent qu’un soin particulier a été apporté à l’inhumation, reflet étonnant d’un profond sentiment de camaraderie entre soldats d’une même unité.

Image Scène de recueillement au-dessus d'une fosse... - Fonds documentaire Alain Jacques
Image Deux soldats déposant une gerbe de fleurs sur... - Fonds documentaire Alain Jacques
Image Inhumation en pleine terre d'un squelette d'un... - Fonds documentaire Alain Jacques
Image Gavrelle (Pas-de-Calais). L'offensive allemande... - Photo allemande. Fonds documentaire Alain Jacques
IV
Mort Quotidienne

IV.2 Guerre de masse, mort de masse

Visiter un cimetière de la Première Guerre mondiale, avec sa multitude de tombes alignées, aide à prendre la mesure de l’effroyable coût humain de ce conflit. Étonnamment, la guerre de tranchées fut bien moins meurtrière que celle de mouvement. Ainsi 300 000 Français sont tués lors des 5 mois de combats en terrain ouvert de 1914 et 330 000 perdront la vie en 1915 lors des offensives à outrance. Puis peu à peu les pertes vont décroître, 240 000 en 1916, 150 000 en 1917, et ce malgré les batailles de Verdun, de la Somme et du Chemin des Dames. Les combattants ont appris à profiter de la protection relative offerte par les tranchées. 1918, avec la reprise des offensives en terrain ouvert, verra s’accroître de nouveau le nombre de tués. Les pertes s’élèvent alors côté français à 220 000 hommes, mais nous sommes loin des hécatombes de l’été 1914.

Image Enterrement militaire pendant la Grande Guerre. - Fonds documentaire Alain Jacques
Image Cimetière français d'Ablain Saint-Nazaire (Pas... - Fonds documentaire Alain Jacques
Image Corps entassés dans une tranchée. - Fonds documentaire Alain Jacques
Image Reste d'un soldat prisonnier des barbelés. - Fonds documentaire Alain Jacques
Image Corps de soldat sur le champ de bataille, les... - Fonds documentaire Alain Jacques
IV.2.1 Les Grimsby Chums

Le 21 mai 2001, sur la ZAC Actiparc près d’Arras, une grande fosse de 15 m de long, contenant les restes de 20 soldats britanniques, est découverte lors de recherches archéologiques préventives menées par une équipe de l' Inrap et du service archéologique d'Arras.

Les oubliés du « Point du Jour »

Les 19 premiers corps avaient été soigneusement déposés sur le dos, mains jointes sur le ventre, les bras repliés de façon à ce que tous les corps soient reliés « coude contre coude ». Plusieurs badges d’épaule portant la mention « LINCOLN » ont permis de déterminer que les soldats appartenaient au 10e bataillon du Lincolnshire Regiment, unité engagée sur cette zone du 9 au 13 avril 1917. La mise en scène est évidente et prend tout son sens lorsque l’on sait que le surnom que s’était donné les hommes de ce régiment était les « Grimsby Chums », soit littéralement « Les potes de Grimsby », Grimsby étant un petit port du nord-est de l’Angleterre.

Cette sépulture atypique, car non réglementaire, constitue un témoignage particulièrement fort sur la camaraderie qui unissait ces hommes. Ce fut un vrai défi pour les archéologues de parvenir à comprendre de telles pratiques. Ces soldats ont été ré-inhumés en 2002 dans le cimetière militaire le plus proche du lieu de leur découverte.

Image Vue de la fosse contenant les squelettes de 20... - Cl. Gilles Prilaux. Inrap
Image Vue de la fosse contenant les squelettes de 20... - Cl. Gilles Prilaux. Inrap
Image Détail des squelettes de 20 soldats... - Cl. Gilles Prilaux. Inrap
IV.2.2 Les soldats allemands de Bétheny

En 2013, des recherches archéologiques préventives menées sur la commune de Bétheny (Marne) par une équipe de l' Inrap a mis au jour une succession de petites fosses, organisées sur près de 60 m en deux lignes. Elles contenaient plusieurs corps de soldats allemands tués aux premiers jours de la guerre, vraisemblablement vers le 17 ou le 18 septembre 1914. Une série de trous individuels ont d'abord été creusés, puis ils ont été reliés pour former des tranchées de quelques mètres de longueur, profondes d'environ 70 cm pour 50 cm de largeur. Deux coups d'obus ont dévasté ces tranchées, pulvérisant au minimum sept soldats, dont les restes ont été éparpillés, et en atteignant sept autres, dont les corps complets ont été retrouvés à proximité. Le souffle des explosions est clairement visible dans les positions très contraintes des corps de ces soldats.

L'étude attentive des objets découverts montre que la troupe engagée à Bétheny appartenait au Füsilier-Regiment 73 (F.R. 73) et qu'elle était composée de quelques soldats ayant participé aux combats dès le déclenchement des hostilités et de renforts récemment affectés à l’unité et équipés de matériel moins récent. Cette opération de fouille livre un exceptionnel instantané des derniers jours de la guerre de mouvement avant la fixation définitive du front dans le secteur de Reims et le début de la guerre de tranchées.

Diaporama Objets découverts sur les soldats allemands de... - Inrap
Image Vue générale d'une tranchée dans laquelle ont... - Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication
Image À l'issue de la Bataille de la Marne deux... - Fonds documentaire Christophe Dutrône
Image Campagne de 1914. Une... - Fonds documentaire Michel Harduin
Image Corps de l'un des soldats... - Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication
IV.2.3 Tunnels de Carspach

Sur le flanc de la colline du « Lerchenberg » à Carspach (Haut-Rhin), le «  Kilianstollen » se situe au niveau de la première ligne de front allemande, fixée à l’ouest d’Altkirch entre 1914 et 1918. Il s'agit d'un abri souterrain de grande capacité (capacité théorique de 500 soldats), construit entre 1915 et 1916, où les soldats qui occupaient les tranchées pouvaient trouver refuge en cas de bombardement. Les archives nous renseignent sur la construction de la galerie et l’événement tragique du 18 mars 1918 qui entraîna sa destruction partielle. Ce jour-là, l'artillerie allemande pilonne le matin les lignes françaises à l’aide d’obus à gaz, puis l’après-midi, l’artillerie française concentre ses tirs dans le secteur du « Kilianstollen ».

Une compagnie allemande du 94e régiment d’infanterie de réserve trouve alors refuge dans la galerie considérée comme sûre. Après avoir essuyé plusieurs tirs successifs, la galerie s'effondre et une trentaine de soldats sont ensevelis. Une opération de sauvetage est menée afin de libérer les hommes bloqués dans la galerie mais les recherches sont vite interrompues à cause des contraintes techniques. 21 soldats ne sont pas retrouvés. La fouille archéologique préventive, menée en 2011 par le Pôle d’archéologie interdépartemental rhénan, a permis de les retrouver. Aucune manipulation n’a été effectuée après leur décès et les soldats ont été figés lors de l’effondrement. Parallèlement aux informations sur la construction, l’architecture et l’aménagement d’une galerie, de nombreux éléments peuvent être tirés de l’étude des corps et des objets mis au jour.

Diaporama Vue générale des tunnels de Carspach (Haut-Rhin... - PAIR
Image Vue générale des tunnels de Carspach (Haut-Rhin... - PAIR
Image Le Kilianstollen se situe sur la commune de... - PAIR
IV.2.4 Le champ de bataille de la route de Thélus

La création d’une zone industrielle de 20 hectares, à l’endroit précis de la troisième bataille d’Artois (25 septembre 1915), a été l’occasion d’observer une partie du champ de bataille, avec la mise en évidence de redoutes bétonnées, d’abris pour mitrailleuses, ainsi que du réseau de tranchées par ailleurs connu par les nombreuses cartes françaises et allemandes.

Au cours des recherches menées lors des terrassements et du déminage, on a retrouvé les corps ou fragments de corps de 26 soldats français et allemands ayant participé à ces combats. Parmi ces soldats, un quart a pu être identifié. Ils appartiennent au 50e R.I. Il s’agit du commandant de compagnie, le lieutenant Jean Tessier (recrutement de Saintes), du sergent André Léger, des 2e classe Lucien Labat et Henri Faux (recrutement de Périgueux), de Martin Dujardin (recrutement de Limoges), et de Gaston Basset (recrutement de Béthune). Ils reposent désormais dans la nécropole nationale de Lorette. Et il est plus que probable que ces découvertes vont se multiplier lors de l’implantation des futurs bâtiments. Nous avons donc ici l’opportunité, sur un espace de 20 hectares maîtrisés historiquement, de suivre l’évolution d’un champ de bataille, de reconnaître les pratiques funéraires des deux camps aux cours d’affrontements intenses, d’observer le traitement donné aux corps amis et ennemis par les différents belligérants « disparus lors des combats ».

Diaporama Documentation relative au lieutenant Tessier... -
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Fouille du corps du sergent Léger André, tué... -

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Fouille du corps du 2ème classe... - Cl. Alain Jacques. Service archéologique d'Arras

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Fiche de décès du soldat Lucien Labat.

- Site internet Mémoire des hommes. Service historique de la Défense/DAVCC/Caen
IV.2.5 Allemands et Français à Massiges

Sur une surface d’un peu plus de 3 hectares, le site du « Cratère », emblématique des combats de Champagne, est mis en valeur depuis 5 ans par l’association La Main de Massiges. Ses membres recreusent les tranchées sur leur tracé originel et leur redonne leur aspect de l’année 1915, durant laquelle des affrontements acharnés ont opposé Français et Allemands pour le contrôle des positions surplombant le village de Massiges. Lors de ces travaux, de nombreux corps de combattants ont été retrouvés. Leur étude par les archéologues, notamment celle de leur répartition dans le réseau de tranchée permettent de mieux comprendre le processus de disparition « corps et biens » des soldats sur le champ de bataille.

Sur les 9 corps retrouvés depuis 2011, 3 Allemands et 3 Français n’avaient pas à proprement parler de sépulture, mais reposaient dans des trous d’obus ou des tranchées dans le fond desquelles le corps, rapidement repoussé et enseveli dans le parapet semblait avoir glissé à l’issue de la guerre. Le corps d’un soldat français avait aussi été inhumé très rapidement et roulé en boule dans un trou d’obus, mais les corps de deux autres combattants français avaient été soigneusement disposés au fond d’une tombe individuelle spécifiquement creusée à cet effet. L’un de ces deux corps a d’ailleurs pu être identifié grâce à la présence, ici exceptionnelle, de sa plaque d’identité. Il s’agit du soldat Albert Dadure.

En juillet 2014, 5 corps de combattants allemands ont été retrouvés à quelques dizaines de mètres du site du « Cratère », enterrés pêle-mêle et dans l’urgence dans le boyau d’accès à un abri. On mesure sur ce site le caractère effroyable des combats, qui le plus souvent n’ont pas permis de donner une sépulture digne aux morts, même de son propre camp.

Image Afin que les visiteurs puissent découvrir une... - Steven Delcourt. La Forme interactive
Image Afin que les visiteurs puissent découvrir une... - Steven Delcourt. La Forme interactive
Image Afin que les visiteurs puissent découvrir une... - Steven Delcourt. La Forme interactive
Image Afin que les visiteurs puissent découvrir une... - Steven Delcourt. La Forme interactive
Image Afin que les visiteurs puissent découvrir une... - Steven Delcourt. La Forme interactive
Image Afin que les visiteurs puissent découvrir une... - Steven Delcourt. La Forme interactive
IV
Mort Quotidienne

IV.3 Histoires individuelles

La fouille d'une sépulture de combattant, au-delà des informations qu'elle peut livrer sur les conditions dans lesquelles l'inhumation a été faite, est aussi un acte de respect. Elle ne relève pas du même geste, souvent purement technique, que la fouille d'une tombe gallo-romaine et dépasse le simple cadre de l'exercice de la profession d'archéologue. La fouille de ce type de sépulture s'impose assez souvent beaucoup plus par devoir de mémoire que par intérêt purement archéologique. Elle ouvre sur de poignantes histoires individuelles.

Image Soldats au repos - Fonds documentaire Alain Jacques
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Soldats britanniques à l'arrière d'un... - Fonds documentaire Alain Jacques

IV.3.1 Alain-Fournier (1886-1914)

La découverte de la tombe d'Alain-Fournier, en 1991, marque une étape importante dans la réflexion sur la prise en compte des vestiges d'un passé très récent et la naissance de l'archéologie de la Grande Guerre comme discipline à part entière. L'initiative est venue d'un groupe d'admirateurs de l'auteur du Grand Meaulnes (1913), qui souhaitait mettre fin à la polémique sur les circonstances de sa disparition. Certaines rumeurs laissaient en effet supposer qu'il avait été passé par les armes après avoir tiré sur des personnels sanitaires allemands. Ces admirateurs sont parvenus à localiser avec précision la sépulture présumée d'Alain-Fournier et de ses compagnons d'infortune à Saint-Rémy-la-Calonne (Meuse). Le ministre de la Culture de l'époque, Jack Lang, décide de faire intervenir ses services archéologiques malgré la réticence initiale de ces derniers.

L'intervention des archéologues, rompus à l'anthropologie de terrain, apportait toutes les garanties de pouvoir identifier les corps et obtenir un maximum d'informations. Il a ainsi été possible d'identifier Alain-Fournier et 18 des 20 soldats présents dans la fosse commune, tous tombés le 22 septembre 1914. Ils ont tous été ré-inhumés dans la nécropole nationale de Saint-Rémy-la-Calonne.

Diaporama Brouillons du Grand Meaulnes. - Médiathèque de Bourges
Image Portrait d'Alain-Fournier à son domicile, rue... - Cl. Dornac. Médiathèque de Bourges
Image Portrait d'Alain-Fournier en manœuvres à... - Médiathèque de Bourges
Image Fosse commune contenant le corps d'Alain... - Frédéric Adam. Inrap
IV.3.2 Pierre Grenier (1885 - 1915)

Le percement d’une canalisation de gaz, rue de Douai, à Roclincourt (62) est à l’origine de la découverte d’une tranchée de communication dénommée sur les cartes d’état-major « la tranchée Lesieur » dans laquelle gisait le corps du soldat Pierre Grenier (matricule 1771 du dépôt de Privat - 4e Compagnie du 1er Bataillon du 59e R.I.). Son unité séjourne le 24 septembre à Arras, avant d’être déplacée dans le secteur de Roclincourt à l’extrémité ouest du dispositif offensif lors de la troisième bataille d’artois.

Pour rejoindre sa compagnie, Pierre Grenier emprunte un boyau de communication ; c’est au cours de ce déplacement, que sous l’effet des bombardements allemands, les parois de la tranchée s’effondrent et ensevelissent ce dernier. L’état des pertes au soir du 25 septembre 1915 fait apparaître 10 tués, 52 blessés, et 4 disparus pour la 4e Compagnie. Le 11 avril 1921, il est reconnu « Mort pour la France » par le tribunal de Tournon.

Le soldat Grenier avait emporté un havresac allégé comprenant une toile de tente, un masque à gaz, ainsi que deux jours de vivres. Il avait aussi son porte-feuille avec les photos de sa famille, un crayon de papier, son porte-monnaie qui contenait son alliance en or, et un peu de monnaies dont la plus récente était un dix franc or de 1911. Un jeu de patience représentant un paquebot, deux bagues en aluminium et en cuivre en cours de fabrication, une montre à gousset, une pipe et son briquet, un canif, une croix de bronze et un petit livre de prière viennent compléter la liste de ses effets personnels.

Diaporama Correspondance du soldat Pierre Grenier, dont... - Fonds documentaire de la famille Grenier
Diaporama Objets du soldat Pierre Grenier, dont le corps... - Service archéologique municipal d'Arras
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Le soldat Pierre Grenier est assis au centre... - Fonds documentaire de la famille Grenier

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Photo en pied du soldat Pierre Grenier dont... - Fonds documentaire de la famille Grenier

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Photo en buste du soldat Pierre Grenier,... - Fonds documentaire de la famille Grenier

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Fiche militaire de décès du soldat Pierre... - Ministère de la Défense

IV.3.3 Albert Dadure (1894-1915)

Le 21 juillet 2013, les archéologues retrouvent le corps d'un soldat à la Main de Massiges. Il s'agit d'Albert Dadure, né le 2 avril 1894 à Audouville-la-Hubert, canton de Sainte-Mère l’Église (Manche). À la mobilisation, il habitait à Fontenay-sur-Mer où il était cultivateur. Le 7 septembre 1914, Albert Dadure est mobilisé et suit une formation militaire en vue de rejoindre le champ de bataille. Le 5 décembre 1914 il est incorporé au 23e régiment d’infanterie coloniale caserné à Paris et rejoint le front de Champagne dans le secteur de Massiges.

À partir de cette date, le régiment se trouve en ligne sur la Main de Massiges, et sur la lisière nord du bois d’Hauzy. Le secteur de repos est situé à Dommartin-sous-Hans. Le 4 février 1915, le 23e RIC remonte aux tranchées sur la Main de Massiges. Le 5, le bombardement des positions françaises sur la crête est extrêmement sévère, les troupes accrochées aux pentes dominées de toutes parts par les Allemands sont dans une situation critique et subissent de lourdes pertes (source : journal de marche de la 5e brigade coloniale). Le 7 février, le soldat Albert Dadure est tué par balle dans la tranchée de 1re ligne. Le Marsouin Dadure est inhumé dans la tranchée par ses camarades. Le 11 février, la position est conquise par les Allemands et ne sera reprise qu’après fin septembre 1915. Entre-temps, sa sépulture est tombée dans l’oubli.

Diaporama Correspondance du soldat Albert Dadure. - Fonds documentaire La Main de Massiges
Image Reconstitution des tranchées du site de la Main... - Éric Marchal. Association de la Main de Massiges
Image La tombe du soldat Albert Dadure à Massiges, en... - Michel Signolli. CNRS
Image Le soldat Albert Dadure entouré de ses frères d... - Fonds documentaire de la Main de Massiges
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Plaque d'identité réglementaire du soldat... - Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication

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Fiche de décès du soldat Albert Dadure

- Site internet Mémoire des hommes. Service historique de la Défense/DAVCC/Caen
IV.3.4 Archibald Mac Millan (1889-1917)

La fouille de la tombe d'un soldat du 15e bataillon du Royal Scots Regiment sur la ZAC Actiparc d'Arras est une excellente illustration de l'implication personnelle très forte de l'archéologue face à ces histoires individuelles, lorsqu'il est confronté aux vestiges de la Grande Guerre. Ce soldat inhumé dans un trou d'obus en avril 1917 a pu être identifié grâce à sa plaque d'identité métallique qui portait le nom d'Archibald Mac Millan. Les autorités britanniques fournissaient à chaque combattant deux disques d'identification pressés dans une matière proche du cuir bouilli, mais qui résistaient mal à un séjour dans la terre. De très nombreux soldats se sont alors munis de plaques d'identité non réglementaires, réalisées dans du métal non oxydable, imitant souvent le modèle utilisé par l'armée française.

Après la fouille de la sépulture, le corps de Mac Millan fut remis aux autorités britanniques, pour qu'il soit ré-inhumé dans le cimetière militaire le plus proche. Le corps ayant pu être identifié, la Commonwealth War Graves Commission a entrepris des recherches pour déterminer s'il avait des descendants et a retrouvé... son fils. C'est donc un vieux monsieur de près de 87 ans qui assista en 2002 aux obsèques d'un père qu'il n'avait pratiquement pas connu.

On peut mesurer la portée que peut avoir le geste des archéologues, et imaginer les questions qu’ils se sont posées sur la « légitimité » de leur intervention dans ce domaine très sensible de notre mémoire collective.

Image Sépulture d'Archibald Mac Millan, soldat du 15... - Cl. Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication
Image Le fils d'Archibald Mac Millan, au milieu de... - Cl. Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication
IV.3.5 August Hütten (1880-1918)

August Hütten est né le 7 mars 1880 à Aix-la-Chapelle au sein d’une famille bourgeoise cultivée. Il est le troisième enfant de Gerhard (1845-1918) et Christine Hütten (1853-1932). Il grandit dans une famille catholique, engagée, mélomane. Il étudie au lycée Charlemagne (Kaiser-Karls-Gymnasium).

En mars 1918, il est Feldwebelleutnant. Il remplit les fonctions d’adjoint du commandant de compagnie et de chef de section. Sa dernière affectation sera au sein de la 6e compagnie du 94e régiment d’infanterie de réserve (Reserve-Infanterie-Regiment 94). Les photographies suggèrent également qu’August avait été décoré de la croix de fer entre septembre 1917 et 1918.

Le 18 mars 1918, August Hütten est enseveli dans le « Kilianstollen » à Carspach (Haut-Rhin) près d’Altkirch, où son régiment était stationné depuis décembre 1917, suite à une opération d’artillerie française. Le corps d’August, qui n’avait pas pu être exhumé pendant le conflit, mais dont un monument en pierre inauguré le 27 mai 1962 rappelait la présence, est finalement retrouvé et identifié lors des fouilles archéologiques de 2011. En 2013, il a été enterré dans le cimetière militaire allemand d’Illfurth (Haut-Rhin) auprès de ses compagnons d’infortune.

Diaporama Photos de famille d'August Hütten - Hannelore Börger
Image Carspach « Kilianstollen » (Haut-Rhin) : August... - Cl. A. Bolly. PAIR
Image Carspach « Kilianstollen » ... - Cl. A. Bolly. PAIR
Image Carspach « Kilianstollen » ... - Cl. A. Bolly. PAIR
IV
Mort Quotidienne

IV.4 Bêtes et hommes, mêmes souffrances

Si la Grande Guerre est avant tout une guerre de positions, dont la structure emblématique reste la tranchée, l'alimentation du front en munitions et en vivres et le déplacement des batteries d'artillerie ont nécessité des moyens de transport gigantesques. À un moment où la traction automobile n'est encore qu'embryonnaire, ce sont des centaines de milliers d'animaux, principalement des chevaux et des mulets, qui ont été "enrôlés". Les chevaux de cavalerie destinés à exploiter d'éventuelles percées, surtout au début du conflit, ont eux aussi payé un lourd tribut à cette guerre.

Image Chevaux victimes d'un tir d'artillerie sur le... - Fonds documentaire Alain Jacques
Image Dommages équins. Chevaux tués en rase campagne... - Photo allemande, fonds documentaire Alain Jacques
IV.1 Les chevaux de Braine

En 1997, à Braine (Aisne), l'évaluation archéologique d'une zone industrielle a livré trois fosses ovales contenant chacune le squelette complet d'un cheval adulte. Ces fosses étaient disposées sur un même axe, et les deux plus éloignées n'étaient distantes que de 70 m. La proximité du front de la guerre de 1914-1918, les éclats d'obus retrouvés dans une des fosses, l'absence de fers et de harnachement (systématiquement récupéré) ainsi que l'absence de quelques extrémités de pattes confirment qu'il s'agit de chevaux de cavalerie légère tués par une salve d'artillerie et enterrés sur place.

Le secteur de Braine n'ayant pas été touché par la guerre de tranchées, qui s'est fixée d'octobre 1914 à mai 1918 quelques kilomètres plus au nord sur le Chemin des Dames, il paraît raisonnable de rattacher l'épisode des chevaux de Braine à la fin de la contre-offensive de la Marne, aux alentours du 13 septembre 1914. À cette date l'armée britannique du maréchal French, qui poursuit les Allemands depuis Meaux, est stoppée dans sa progression sur la ligne de hauteur qui sépare la Vesle de l'Aisne et surplombe Braine. Elle perd alors plusieurs montures, mais reste maître du secteur et peut prendre le temps de récupérer les fers puis d'enterrer les chevaux morts. Elle réussira d'ailleurs avec beaucoup de mal à repousser l'ennemi sur l'Aisne, où le front va se stabiliser pour trois ans.

Image L'un des trois chevaux découverts à Braine ... - CL. Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication
Image L'un des trois chevaux découverts à Braine ... - CL. Yves Desfossés. Ministère de la Culture et de la Communication